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The Guardian 31 juillet 2002

Les enfants perdus

Que sont devenus les orphelins roumains adoptés par des couples britanniques après la fin du régime Ceausescu ?

Diane Taylor
Mercredi 31 juillet 2002
The Guardian

Il y a plus de dix ans paraissaient les premières images d’enfants roumains malheureux, bouleversés et étrangement silencieux qui avaient été abandonnés dans des institutions.

En pleine indignation collective face à leur détresse, des milliers de couples britanniques et américains se précipitèrent pour les adopter.

Beaucoup de ces enfants qui avaient vécu des vies « à moitié » dans ces institutions n’étaient pas orphelins, mais avaient été placés par des parents qui eux-même existaient à peine et se battaient contre une misère noire.

Il leur était impossible de contrôler la taille de leur famille à cause de l’interdiction de la contraception et de l’avortement par Nicolae Ceausescu, ainsi que l’obligation pour les femmes de moins de 45 ans d’avoir au moins 5 enfants.

Il voulait augmenter la population, alors même que l’économie ne pouvait pas le supporter. C’est après la chute de son régime en 1989 que la vérité sur la vie des enfants abandonnés a commencé à émerger.

Ceux qui furent adoptés par des familles de l'ouest y arrivèrent avec un certain nombre de problèmes spécifiques : ils se balançaient d'avant en arrière, montraient des capacités limitées pour le mouvement et la parole et ils avaient des difficultés à donner et recevoir de l'affection.

Certains présentaient des symptômes "quasi-autistique". La période de temps pendant laquelle ils avaient été en institution avait eu, sans qu'on s'en étonne, des effets significatifs sur la gravité de leurs problèmes.

Alors comment, une dizaine d'années plus tard, ces enfants se débrouillent-ils avec l'héritage de leur jeunesse en institution ?

Jacqueline et Peter O'Curry furent parmi les premières familles à adopter en Roumanie. Ils avaient déjà 2 fils adultes et ils furent émus par les histoires des enfants qu'ils virent à la télévision au point qu'ils voulurent leur offrir un foyer au Royaume Uni.

Ils adoptèrent Tessy, 3 ans, après une visite dans un orphelinat roumain en octobre 1991.

"Elle a été la première enfant à nous sourire," raconte Jacqueline O'Curry. "Tous les enfants étaient laissés dans leur lit de bébé 23 heures par jour, et drogués pour qu'ils se tiennent tranquilles."

En novembre 1995, après une bataille prolongée avec les assistants sociaux de leur secteur qui s'opposaient au principe de l'adoption internationale, la sœur de Tessy, Claudia, 6 ans, ainsi qu'Eva, 7 ans, arrivèrent.

Toutes trois avaient vécu toute la gamme des difficultés communes aux enfants de ce type, mais Claudia et Eva, qui furent en institution beaucoup plus longtemps que Tessy, avaient des problèmes plus complexes et plus durables.

L'expérience des O'Curry ne surprend pas le Professeur Michael Rutter de l'Institut de Psychiatrie. Lui et son équipe ont conduit une étude sur l'évolution de 165 enfants adoptés en Roumanie.

Jusqu'à maintenant, les conclusions ont montré des taux de rattrapage significatifs parmi ces enfants, la longueur de la période passée en institutions étant le facteur entravant le développement le plus significatif.

Pour un groupe d'enfants qui présentaient pour leurs parents des défis si complexes, des parents qui n'avaient souvent qu'une petite idée de là où ils allaient, le niveau extrêmement bas d'échec d'adoption est remarquable, seulement 1% d'échec dans le groupe étudié par Rutter comparé aux 25% des adoptions en général dans ce pays.

"Nos conclusions démontrent clairement à la fois la compétence de leurs soins affectueux [ceux des parents] ainsi que leur persévérance et leur ingéniosité pour faire face à des circonstances motivantes mais extrêmement difficiles," dit Rutter.

"Il faut leur rendre un grand hommage pour ce taux d'échec d'adoption si incroyablement bas."

Rutter et son équipe ont découvert que beaucoup des problèmes rencontrés par les enfants n'ont rien à voir avec ceux des enfants du Royaume Uni issus de milieux difficiles. Beaucoup des enfants roumains ont montré des relations sans discernement avec des étrangers, avec moins d'inhibitions à partir en promenade avec un inconnu que le groupe de contrôle d'enfants adoptés localement au Royaume Uni.

Des parents disent qu'ils ont du expliquer clairement l'ordre hiérarchique de la reconnaissance sociale et morale, qu'ils sont maman et papa, auxquels les enfants peuvent faire confiance, de même qu'à leurs frères et sœurs; viennent ensuite les membres de la famille élargie, comme les tantes et les oncles, puis les amis et les voisins.

Le Dr Tom O'Connor, un des membres de l'équipe de Rutter, dit que leurs recherches pourraient fournir des informations sur l'éducation des enfants d'autres groupes issus de milieux en difficulté :

"Nous observons actuellement le niveau d'efficacité des parents à éduquer leurs enfants dans ces milieux, ainsi que la capacité moindre ou pas de ces enfants à éduquer correctement les leurs."

Sophie et Daniel Murton ont adopté un bébé d'un orphelinat roumain fin 1999.

Sophie ne pouvait plus avoir d'enfant suite à un traitement chimiothérapique pour la maladie de Hodgkin. Ils ont rencontré quelques problèmes au début de l'adoption de Louis, 7 mois, mais, en droite ligne des recherches de Rutter, les difficultés furent relativement aisées à surmonter grâce à la courte durée de son placement en institution.

"Il s'est balancé dans son petit lit pendant les six premiers mois et il était très silencieux" se souvient Daniel. "Il ne voulait pas beaucoup d'affection car il n'y était pas habitué.

L'institution où il avait été avait des rangs et des rangs de lits et les soins prodigués aux bébés étaient sommaires, et leur stimulation très réduite. Les enfants sentaient l'urine et le désinfectant, et nous n'avons pas eu l'impression qu'ils étaient jamais emmenés dehors pour jouer."

On avait dit au couple que cela prendrait sans doute autant de temps que la durée du placement pour que Louis se remette de sa "vie d'avant" et c'est en effet ce qui s'est passé.

"Louis nous a donné une famille," dit Murton. "Il est une partie de nous maintenant. Nous préférerions que le problème des enfants en institution n'existe pas, mais il existe, et il y a des enfants qui ont besoin d'un foyer. Nous lui lisons des textes sur la Roumanie et nous sommes fiers qu'il en soit originaire".

En Roumanie aujourd'hui, d'autres bébés qui sont confiés aux autorités par des parents biologiques incapables de s'en occuper sont adoptés. Sarah Webb et son mari avaient déjà 4 fils mais ils désiraient adopter une fille. Avec leur bébé Claudia, qu'ils ont ramenée de Roumanie en juin dernier, ils n'ont eu aucun des problèmes rencontrés par d'autres familles adoptives.

"Elle était en famille d'accueil depuis qu'elle avait un mois, et elle est si joyeuse et affectueuse" raconte Webb. "C'est une vraie petite fille et elle peut mener ses quatre frères aînés par le bout du nez. Dès que je l'ai prise dans mes bras, j'ai su qu'elle était ma fille".

En ce qui concerne les O'Curry, ils se sont attaqués à chacune des difficultés de leurs filles lentement, patiemment et systématiquement. Les services sociaux ont fourni peu d'aide aux fillettes and ils ont du payer de leur poche des thérapies telles que la thérapie musicale Tomatis.

Le traitement, qui utilise la musique de Mozart, a été extrêmement bénéfique.

Tessy a toujours fréquenté une école classique, tandis qu'Eva est dans l'internat d'une école Rudolph Steiner pour enfants à particularités, et Claudia est dans une école spécialisée pour enfants ayant de légères difficultés d'apprentissage.

Au début, aucune d'entre elle ne savait jouer et, surtout pour les deux plus jeunes, aller dehors était une expérience terrifiante tellement elles n'y étaient pas habituées.

"Un enfant normal apprend à hiérarchiser ses relations "de l'intérieur vers l'extérieur", en commençant par construire la confiance qu'ils font à leur parents et ensuite, au travers de ces derniers, en apprenant comment se comporter dans des relations avec des étrangers à la famille" dit O'Curry.

"Ces enfants apprennent "de l'extérieur vers l'intérieur". Ils doivent d'abord faire confiance aux étrangers et plus tard à leurs parents."

Dans l'orphelinat, les enfants étaient nettoyés en étant forcés de se placer sous un robinet d'eau froide, alors ils avaient développé une terreur de l'eau. "Leur peau était grise quand elles sont arrivées mais il était hors de question de les mettre dans la baignoire.

Nous avons du commencer par laver seulement les petites parties visibles, avec un gant de toilette. J'emmenais la plus jeune avec moi dans la salle de bains en haut quand je prenais un bain, et quand j'ai vu qu'elle n'était plus pétrifiée, je lui ai demandé si elle voulait venir dedans aussi".

Le nombre accru, à l'origine, d'enfants en provenance de Roumanie s'est réduit en 2001 à un mince filet, avec seulement trois arrivées l'année passée.

En octobre 2001, un moratoire sur les adoptions internationales a été introduit après des plaintes de la Baronne Emma Nicholson concernant les mauvais traitements dans les orphelinats et le trafic d'enfants roumains. Une porte-parole du gouvernement roumain a déclaré que l'accent est désormais mis sur la réunification des enfants en orphelinats avec leurs parents biologiques, ou bien l'organisation d'adoptions domestiques en Roumanie.

L'adoption internationale est considérée comme un dernier recours. Si l'adoption internationale reprend, même sous une forme réduite, O'Curry dit que les parents envisageant l'adoption devront être solides et pleins de ressources.

"Les problèmes de ces enfants prennent des années et des années pour se dévoiler, et nous en faisons encore l'expérience tous les jours.

Nous ne pouvons pas prétendre que nos enfants sont normales, mais elles ont fait des progrès exceptionnels. Cela me brise le cœur de penser par quoi elles sont passées, et je referais la même chose sans hésiter".

"On ne peut pas prendre un enfant qui n'a vécu que dans un lit de 60 sur 120 cm et lui dire soudain : 'Voilà, maintenant tu peux avoir le monde'".

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