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The Irish Times - 28 février 2002

La vie continue d'être cruelle pour les jeunes orphelins de Roumanie

Malgré les nombreuses déclarations publiques qui affirment le contraire, la vie dans les orphelinats roumains reste sinistre pour de nombreux enfants, rapporte Elaine Keogh.

Ruby a 14 ans et se frappe constamment la tête contre le mur. Elle a l'air d'avoir 7 ans, est très maigre et ses tempes sont couvertes de bleus suite aux coups qu'elle se donne.

Quand John Mulligan lâche sa main filiforme, elle serre le poing et se frappe violemment le visage. Elle fait cela sans cesse jusqu'à ce qu'il reprenne sa minuscule main, elle sombre alors dans le silence comme si elle n'était pas habituée à une main qui n'inflige pas de violences.

La majorité des 184 enfants qui se trouvent avec Ruby dans l'orphelinat de Negru Voda, près de la frontière roumaine avec la Bulgarie, n'a pas 18 ans.

Les conditions physiques dans l'orphelinat sont grotesques et dégradantes. Bien que John et d'autres personnes de l'association caritative Trade Aid aient voyagé en Roumanie ces 10 dernières années et soient allés à Negru Voda depuis 1995 pour y réaliser les réparations essentielles, il déclare qu'il s'agit d'un camp de concentration des temps modernes et qu'il devrait être démoli.

12 ans se sont écoulés depuis la chute de Ceaucescu mais le temps n'a pas atteint tous les orphelins de son époque. Leur détresse a ému des milliers de gens et a provoqué des collectes de fonds partout dans le monde et de nombreuses adoptions internationales.

Ce soir, l'émission Would You Believe (Le croiriez-vous) de la chaîne de télévision RTÉ, intitulée "Les enfants oubliés grandissent", montre Negru Voda, pour rappeler avec force que le bien-être et les besoins premiers de ces enfants n'ont pas été assurés.

Des étudiants en dernière année du Collège d'Enseignement Secondaire de Mount Sackville à Dublin constituent une part importante de l'émission.

Ils ont créé, avec John et un autre bénévole Eugene Garrihy, une association, Focus On Romania (FOR - Fixons notre attention sur la Roumanie).

"C'est la première organisation caritative qui prend les choses du côté politique. Avant, les organisations collectaient des fonds et faisaient beaucoup, mais nous devons faire cesser cela [manque de soin des enfants] pour de bon.

Cela ne peut pas être autorisé en 2002 dans un pays qui veut se joindre à l'Union Européenne", dit Julie-Anne Hanley, 16 ans. Il est facile de démontrer l'épouvantable réalité de ces enfants; dans une présentation faite aux autres étudiants, Julie-Anne et Aoibhin Garrihy attirent l'attention sur la photo d'une fillette qui a l'air d'avoir 4 ans mais qui en a en fait 16, l'âge moyen des collégiennes en dernière année.

Negru Voda est fait pour les enfants ayant un handicap mental ou physique mais FOR prétend que beaucoup développent leur handicap après leur arrivée à l'orphelinat.

Les images montrent des enfants abandonnés dans leur lit ou dans les chambres, avec absolument aucune source d'affection ni aucune stimulation.

Pour le programme de ce soir, John a emmené la reporter Gemma McCrohan munie d'une petite camera à Negru Voda. Ils ont trouvé un garçon, qui devait avoir 12 ans, allongé sur le ventre sous un lit de bébé en train de lécher quelque chose au sol.

Cela pouvait être de la nourriture qui serait tombée, cela pouvait aussi être du vomis. Il n'y avait aucun moyen de savoir ce que c'était. On ne voyait aucun adulte autour pour s'occuper de lui.

Beaucoup des enfants étaient assis sur les lits et se balançaient. John a dit que le bâtiment sentait la javel, qui avait été vite apportée et utilisée à l'arrivée de l'équipe de reportage.

Il ajoute que l'arrivée d'une organisation humanitaire internationale ou d'un inspecteur provoque un nettoyage immédiat de l'environnement des enfants, et il est très critique sur le rapport produit après la visite annuelle du Conseil de l'Europe.

Il pense qu'avec un rapport aussi positif, les puissances européennes peuvent croire que le gouvernement roumain s'occupe du problème. "L'Union Européenne donne environ 6 milliards d'euros par an à la Roumanie pour son adhésion ainsi que d'autres financements. Si un pour cent de ceux-ci étaient reroutés, cela suffirait à subvenir aux besoins urgents de la trentaine d'orphelinats qui demandent le plus d'attention", dit encore John.

L'action en faveur de ces enfants, et de ceux qui pourraient les suivre, est en train d'être portée par FOR jusque dans l'arène politique. Elle demande au M inistre des Affaires Etrangères, M.Cowen, ou au Secrétaire d'Etat Liz O'Donnell de proposer que les prochains financements de l'Union Européenne à la Roumanie soient liés à l'amélioration des structures d'accueil pour enfants.

"Il est dans le pouvoir des ministres de résoudre ce problème. Ils peuvent commencer par soulever le problème au niveau du Conseil des Ministres. Mais il n'y a pas de vote dans ce Conseil, s'il y avait un vote, ils le feraient", dit John.

La perspective la plus sombre pour ces enfants, c'est peut-être ce que le futur leur réserve. L'Agence de Protection de l'Enfant est l'instance roumaine qui prend en charge leur entretien. Grâce au financement international, elle construit de petites unités d'accueil pour les enfants de moins de 18 ans.

L'émission montre une de ces unités; elle est propre, lumineuse et dotée de personnel qualifié. Les enfants sourient, rient et sont visiblement heureux.

FOR précise que cette unité a été construite par une organisation caritative française. Ce que les enfants ne savent pas, c'est qu'ils seront contraints de retourner dans des orphelinats comme Negru Voda quand ils auront atteint l'âge de 18 ans.

L'APE souhaite transférer les enfants les plus jeunes des orphelinats vers ces petites unités, une décision bienvenue. Cependant, quand ils atteindront l'âge de 18 ans, ils ne seront plus légalement classifiés comme "enfants" et seront renvoyés dans les orphelinats pour le reste de leur vie.

"Sur le papier, les roumains ont résolu le problème, mais en pratique, ils ont créé un problème encore plus important. Tous les enfants que nous connaissons reviendront ici [à Negru Voda], mais classifiés en tant qu'adultes, et ils seront avec le même personnel, la même administration et ils vivront toujours dans la misère" clame John.

FOR est déterminée à ce que ceci ne se produise pas et possède une liste de mesures qu'elle voudrait voir imposées par l'Union Européenne au gouvernement roumain afin qu'il traite le problème au lieu de le déguiser. Il s'agit de : geler complètement tous les fonds accordés pour l'adhésion ou d'autres financements structurels; inscrire la Roumanie sur la "liste de la honte" à côté de la Turquie et reporter leur accession à l'Union Européenne jusqu'à ce qu'on traite cette violation des droits de l'Homme, et aussi un vote négatif à toute proposition d'extension de l'Union Européenne qui inclurait la Roumanie.

Pendant que la campagne se déroule, Ruby continue à se cogner la tête contre les murs. Un autre jeune garçon continue de s'enfoncer les doigts dans les yeux.

Une des explications possibles de ces blessures qu'ils s'infligent à eux-mêmes est la présence d'étoiles que les enfants voient devant leurs yeux à cause des v iolences qu'ils ont subies, mais c'est probablement mieux que la réalité.

Il est maintenant temps de changer les choses pour les enfants oubliés de Roumanie.

Elaine Keogh est une journaliste free-lance.
FOR peut être contactée à focusonromania.net.

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