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Agence Reuters - 09:59 18-02-02

Les familles se figent à cause du grand nettoyage de l'adoption en Roumanie

par Mihaela Pasa

BUCAREST (Reuters) - Quatre ans et quelques milliers de dollars en frais et pot-de-vin après qu'un couple français a décidé de "sauver" Ana maria d'un orphelinat d'état roumain, la frêle fillette de 6 ans ne va nulle part.

Sensibilisés à l'adoption d'un enfant roumain par les images télé poignantes de bébés enchainés à leur lit au début des années 1990, Pierre et Julienne se sont envolés pour Bucarest fin 1997 afin de choisir un enfant, avec l'aide d'une fondation qui trouve aux enfants abandonnés de nouveaux foyers à l'étranger.

Mais l'interdiction roumaine sur les adoptions internationales imposée par l'Union Européenne, qui déclarait qu'elles encourageaient le trafic d'enfants, a conduit le couple aux larmes en leur déniant le droit d'emmener en France une fillette qu'ils considèrent comme la leur.

"Il est peut-être temps d'abandonner", se lamente Julienne, 38 ans, après avoir appris qu'ils échoueraient probablement.

On a estimé à 3500 le nombre de familles étrangères en cours d'adoption d'un enfant roumain quand le gouvernement, sous la pression des gouvernements étrangers et d'organismes internationaux concernés par l'adoption, a imposé en juin dernier un moratoire d'un an en ce qui concerne les bébés qui quittent le pays. Seuls 79 des cas les plus avancés ont été autorisés à poursuivre la procédure.

Bien que la Roumanie et l'Union Européenne reconnaissent la situation critique dans laquelle se trouvent les couples comme Pierre et Julienne, elles insistent sur le fait que ce moratoire est vital si on veut traiter une bonne fois pour toutes le problème créé par les mesures intrusives dans le planning familial décidées par l'ancien dictateur Nicolae Ceausescu.

"Changer un système et le réformer demande des sacrifices et peut affecter des personnes de bonne volonté, mais une nouvelle loi ne peut pas être conçue en cours de route", déclare Gabriela COMAN, directrice de l'Autorité Nationale pour la Protection de l'Enfant et l'Adoption (ANPCA).

"Nous devons nous débarrasser du cancer au plus profond".

DES BEBES A VENDRE

L'interdiction de la contraception et de l'avortement par Ceausescu, un pari pour remplir les usines roumaines en forçant les familles à avoir au moins cinq enfants, a produit des orphelinats surpeuplés de bébés non désirés.

Ces institutions mal entretenues étaient soigneusement cachées jusqu'à ce que des journalistes occidentaux affluent en Roumanie après l'execution de Ceausescu en 1989 lors de la révolution sanglante dans les pays de l'Est. Les images qu'ils ont diffusées dans le monde ont attiré l'attention générale.

En même temps qu'un déluge de travailleurs sociaux vinrent plus de 100 fondations offrant leur aide aux couples étrangers en recherche d'un fils ou d'une fille qui corresponde exactement à leurs spécifications, parmi les 100 000 enfants abandonnés entassés dans des dortoirs d'orphelinats sordides.

En dépit d'une décennie d'adoptions internationales, le nombre d'enfants en institution a à peine décru, tandis que ces fondations ont aidé plus de 20 000 couples à emmener à la maison des garçons et des filles contre des participations financières pouvant aller jusqu'à 50 000$, comme le dénonce un rapport accablant de l'Union Européenne.

Poussé à l'action par le rapport, dans lequel le rapporteur special de l'Union Européenne pour la Roumanie, Emma Nicholson, a prévenu Bucarest qu'il pourrait être tenu à l'écart des discussions concernant l'accession à l'Union Européenne, le gouvernement a promis une réforme complète du système.

Son moratoire doit déboucher sur une nouvelle loi de l'adoption, dont le projet a été approuvé par la Commission Européenne, l'UNICEF et l'agence humanitaire du gouvernement américain USAID, et qui doit supprimer beaucoup des fondations privées d'adoption et promouvoir des alternatives domestiques.

Un groupe présidé par Nicholson et le Premier Ministre Adrian Nastase, et incluant des membres de la Banque Mondiale et de l'Organisation Mondiale de la Santé, s'est chargé de déterminer la meilleure façon de décentraliser les services sociaux à l'enfance délaissée et d'attaquer le problème à la racine.

"La pauvreté extrême ne peut pas déboucher sur la vente d'enfants," a dit Nicholson, accusant les membres du gouvernement de graisser une machine, déjà bien huilée, visant à donner des enfants au plus offrant.

"La Roumanie doit s'occuper de ses propres enfants", a-t-elle insisté. "Les adoptions internationales ne faisaient qu'encourager l'abandon en attirant un des pays les plus pauvres d'Europe dans un commerce lucratif".

COINCES DANS LE TUYAU

Les futurs parents potentiels, sans certitude d'être un jour réunis avec des enfants avec lesquels ils ont souvent déjà vécu en Roumanie lorsqu'ils négociaient avec les couches de la bureaucratie, sont d'accord pour dire que le système a besoin d'être réformé.

Mais après des années passées à construire une relation avec l'enfant qu'ils ont choisi et souvent après des dépenses considérables en notes de médecins, frais de procédure versés à la fondation et pot-de-vin, ils deviennent fous à l'idée que leur dossier est gelé.

La pression sur leur gouvernement respectif a été assez forte pour que Nastase soit pressé de changer de tactique lors de visites officielles en France, en Israel et aux Etats Unis l'année dernière. Des agences d'adoption et des représentants de groupes de pression luttent en ce moment pour une annulation complète de l'interdiction, en cherchant le support des pays occidentaux autant que de la Roumanie.

"Nous essayons de les convaincre de prendre une position vis à vis de ce problème et nous souhaitons accélérer le processus," déclare David Livianu, qui represente un groupe de familles américaines en quête d'exemption de moratoire pour des dossiers en cours coincés à l'une des étapes finales de la procédure.

"La tragédie, c'est que des années importantes de l'enfance de ces orphelins se passent loin de l'amour d'une famille," ajoute-t-il.

QUELQUES EXCEPTIONS

Depuis sa formation en décembre, une commission gouvernementale spéciale a attribué un "statut exceptionnel" à 31 adoptions, venant s'ajouter aux 48 autres déjà approuvées depuis la mise en place du moratoire.

"Nous sommes heureux de la cooperation des autorités roumaines. Leur désir de résoudre les cas en fin de course aussi vite que possible était patent," a dit Rosario Bernal Garcia, un diplomate senior de l'Ambassade espagnole à Bucarest.

L'Ambassadeur israelien Sandu Mazor a aussi exprimé sa gratitude et l'ambassade a organisé le mois dernier une petite fête pour les couples qui avaient obtenu la permission d'emmener leurs enfants chez eux.

L'Union Européenne dit que le nombre d'adoptions par des familles roumaines a légèrement augmenté depuis qu'elle a commencé à financer une grande campagne d'information.

Utilisant le slogan "Un orphelinat n'est pas une maison", cette campagne encourage les mères désespérées à ne pas abandonner leurs enfants à l'état, ou à les réclamer aux institutions si elles l'ont déjà fait.

Mais Nicholson, qui demandait initialement un gel des adoptions internationales pour deux ans, pense que ce progrès sera sapé si le moratoire est levé prématurément et veut que cette pratique ne soit utilisée qu'en dernier ressort comme devrait le préciser la nouvelle politique de protection de l'enfance.

Pour des couples comme Pierre and Julienne, dont les dossiers ne sont pas encore assez avancés pour être exemptés, il y a peu de raisons d'être optimistes, en particulier parmi les Espagnols qui ne sont autorisés à essayer d'adopter que dans un seul pays à la fois.

Après des visites répétées au long des mois et des années, beaucoup de parents ont développé un sentiment d'attachement fort envers des enfants choisis dans des catalogues de photos mis sur internet par les agences d'adoption.

Julienne ressent un lien fort envers Ana Maria depuis qu'elle l'a rencontrée lorsqu'elle n'était qu'une fragile fillette de 3 ans, dans un orphelinat de Bucarest.

"J'ai eu ce sentiment surnaturel qu'elle était ma petite fille," dit-elle. Mais après s'être battue plusieurs années pour devenir légalement sa mère, l'énergie que demande la poursuite d'un tel combat est en train de s'épuiser.

"Nous pensons seulement que c'est injuste que nous ne soyons pas autorisés à rentrer à la maison avec Ana Maria", dit Pierre.

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